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samedi 27 juillet 2013

L’Homme et le Divin


 Intoduction de Maria Zambrano (extrait)

 
    Il y a fort peu de temps que l’homme raconte son histoire, étudie son présent et envisage son futur sans tenir compte des dieux, de Dieu, de quelque forme de manifestation du divin que ce soit. Cependant cette attitude est devenue si habituelle que, même pour comprendre les temps où il y avait des dieux, nous devons nous faire une certaine violence. Car le regard que nous jetons sur notre vie et notre histoire s’est étendu sans autre forme de procès à toute vie et à toute histoire. Ainsi, nous prenons uniquement en compte le fait qu’à d’autres époques le divin a fait intimement partie de la vie humaine. Et, bien sûr, cette intimité ne peut être perçue à partir de la conscience actuelle. Nous acceptons la croyance – le « fait » de la croyance –, mais il nous est difficile de revivre cette vie où la croyance était, non pas une formule figée mais un souffle vivant qui, sous des formes multiples, indéfinissables et insaisissables pour la raison, portait la vie humaine, l’illuminait ou la plongeait dans le sommeil, l’emportant dans des espaces secrets, engendrant des « expériences » dont nous trouvons l’écho dans les arts et la poésie, et dont la critique a peut-être donné naissance à des activités de l’esprit aussi essentielles que la philosophie ou la science elle-même. Seuls les « romanciers » audacieux ou les penseurs ambigus ont pénétré, en l’imaginant de leur point de vue particulier, dans cette vie vécue à la lumière et à l’ombre de dieux maintenant enfuis. Quant au nôtre – notre Dieu –, on le laisse exister. On le tolère.


     Ainsi nous ignorons des phénomènes profondément significatifs, en les réduisant à un nom, en les considérant comme un fait et en cherchant tout au plus leur explication dans les causes que notre pensée actuelle considère comme les seules réelles, les seules capables de produire des changements : les causes économiques ou spécifiquement historiques. Mais, qu’est-ce que l’historique ? faudrait-il, avant tout, nous demander. Voilà justement ce qu’aujourd’hui nous nous demandons avec le plus d’inquiétude. Qu’est-ce que l’historique ? Qu’est-ce qui, à travers l’histoire, se fait et se défait, s’éveille et s’assoupit, apparaît pour disparaître ? Est-ce quelque chose de toujours autre, ou quelque chose de toujours identique sous chaque événement ?


C’est Hegel qui donna forme plutôt qu’à la question, à la réponse. Car il conçut l’histoire comme une vicissitude nécessaire, inexorable de l’esprit. Et ce ne fut pas le philosophe rationaliste, mais le chrétien assoiffé de raisons philosophiques – désireux de voir se déployer en raison sa foi initiale – qui le conduisit à son idée selon laquelle c’est l’« esprit » qui se déploie dans l’histoire, qui se manifeste, se nie, se dépasse, en se réalisant ; le chrétien exigeant que toute la réalité en vienne à être justifiée par l’esprit créateur. La réalité ne pouvait être la nature créée et produite une fois pour toutes, mais cette autre réalité dont l’homme est porteur, dont l’individu est le masque qui l’exprime et, en même temps, la contient ; masque qui se sacrifie en jouant son rôle pour ensuite disparaître. C’est ainsi que son christianisme dut aboutir à cette idée si peu chrétienne, si païenne, selon laquelle l’individu est le masque du logos. Car, pour l’éviter, il n’avait que la voie de l’orthodoxie chrétienne : celle qui transporte l’événement ultime et décisif, son sens ultime, dans une autre vie. Dans le cas contraire, la pensée n’a d’autre chemin qui s’offre à elle que celui de la disqualification de l’individu en masque, en acteur de l’histoire, et celui de l’histoire elle-même comme dépositaire du sens.



     Cette situation que Hegel mena à son point le plus extrême, est la plus claire expression de la tragédie « humaine », de la tragédie de l’humain : ne pas pouvoir vivre sans dieux. Si l’on prend à présent ce terme de « dieux » au sens élémentaire d’une réalité différente et supérieure à ce qui est humain.